Alban Praquin

Alban Praquin

Lecture de 10 min

LE 09 Mar 2018

les experts métiers

Analyse de l’Intelligence Artificielle, par-delà le « buzz » et le « mythe »

  • Download PDF
Analyse de l’Intelligence Artificielle, par-delà le « buzz » et le « mythe »
Analyse de l’Intelligence Artificielle, par-delà le « buzz » et le « mythe »

Le flot intarissable de contenu disponible en un clic sur « l’Intelligence Artificielle » témoigne avec force de l’(in)actualité d’une expression qui fascine autant qu’elle inquiète, qui déroute autant qu’elle suscite espoir (voire espérance…)

Et si justement cette profusion était source de confusion ? Devenu le nouveau « buzzword » des techno-gourous de la Silicon Valley (et pas seulement), l’intelligence artificielle n’est-elle pas aujourd’hui prisonnière d’un « storystelling » certes efficace mais qui la dépasse et qui surtout voudrait de manière insidieuse soumettre le réel à l’idée fantasmée que certains se font du futur ?

L’objet de cet article n’est pas d’amener du péremptoire ou du définitif mais plutôt d’essayer modestement de partager quelques clés validées par la recherche afin d’aider à démêler certains imbroglios – sciemment ? – entretenus par les prophètes du numérique au risque d’occulter les vrais enjeux.

Embarquons donc en compagnie de « grands astreignants » pour un petit voyage dans le monde de « l’Intelligence Artificielle », expression aujourd’hui livrée à la « multitude » pour le meilleur comme pour le pire.

 

L’intelligence artificielle, loin d’être une idée neuve, est aujourd’hui au cœur de l’actualité car elle dispose du super-pouvoir de « changer le monde ».

 

L’intelligence artificielle, vous avez dit « idée neuve » ?

Le regain d’intérêt pour l’intelligence artificielle au tournant des années 2000 est l’arbre qui cache la forêt. En effet, ce serait céder à un effet d’optique que de prendre l’intelligence artificielle pour une idée neuve.

Sans tomber dans l’archéologie de la discipline, c’est dans l’immédiat après deuxième conflit mondial que la notion d’intelligence artificielle émerge de façon structurée :

  • Les travaux d’Alan Turing – et notamment son article fondateur de 1950 « Computing Machinery and Intelligence» – posent les bases de l’intelligence artificielle dans la mesure où le mathématicien se confronte grâce aux mathématiques et à l’informatique aux questions suivantes : « Est-ce qu’une machine peut penser ? » ou encore de manière peut-être plus fondamentale « un ordinateur digital peut-il tenir la place d’un être humain dans le jeu de l’imitation ? ».
  • Bien plus, Norbert Wiener, dans son ouvrage « La cybernétique : Information et régulation dans le vivant et la machine», emprunte à Platon le terme cybernétique (étymologiquement « l’art du gouvernail ») et fonde la science des systèmes auto-régulés.
  • Enfin, John Mc Carthy et Marvin Minsky fonde en 1955 « l’intelligence artificielle » comprise comme la discipline scientifique qui étudie l’intelligence humaine à l’aide des ordinateurs. Pour eux, « l’intelligence artificielle » ne se conçoit et se déploie que dans un horizon scientifique. Il n’est pas question – c’est important à noter – de chercher à créer une autonomie artificielle quelconque.

 

Des applications diverses et hautement disruptives qui expliquent l’ébullition actuelle autour de la notion

Si « l’intelligence artificielle » n’est pas un « perdreau de l’année », le retour en force de la notion auprès du grand public doit aujourd’hui être expliqué à l’aune de la révolution numérique.

De fait, le numérique est consubstantiellement lié à l’intelligence artificielle. Quelques exemples concrets illustrent ce lien majeur.

  • Le web, compris d’un point de vue technique, est bien le couplage de l’internet et de l’hypertexte, ce dernier reposant sur l’intelligence artificielle
  • Le développement des robots (et bots) capables de percevoir puis décider puis agir sur des tâches bien spécifiques via la reconnaissance des formes ou la reconnaissance vocale repose sur des intelligences artificielles de plus en plus performantes
  • Le Big Data n’est possible que grâce aux avancées des intelligences artificielles : 3V – volume, variété, vitesse / Acquisition continue / Absence d’échantillonnage…

Si dire que l’économie est profondément transformée par le numérique sonne comme un poncif, force est de constater qu’au cœur de cette transformation, les services mobilisant l’intelligence artificielle jouent un rôle clé. Levier permettant d’actionner le numérique dans sa pleine capacité disruptive, l’intelligence artificielle fait briller les yeux de ceux qui ne souhaitent pas rater le train du « product-market fit » et de la « scalabilité ».

 

Victime de son succès, l’intelligence artificielle est « détournée » par un récit qui sature les « ondes », alors qu’elle doit « juste » être appréhendée pour ce qu’elle est

 

L’intelligence artificielle alimente fantasme et délire technologico-futuriste

Comme esquissé plus haut, les techniques d’intelligence artificielle sont aujourd’hui partout : sur Internet, dans nos moteurs de recherche, dans les assistants vocaux, dans les voitures dites autonomes, dans les dispositifs de reconnaissance faciale….

Cette omniprésence est à l’origine d’un double écueil qui tend à faire de l’intelligence artificielle soit un pur objet de communication soit le réceptacle de « théories » plus proches de la fiction que de la science :

D’une part, comme l’intelligence artificielle est « bankable », tout le monde veut sa place sur la photo de famille, tout le monde veut pouvoir annoncer aux marchés qu’il fait de l’intelligence artificielle.

Or, la réalité est assez différente des effets d’annonce, les start-ups qui mobilisent réellement les techniques d’intelligence artificielle sont très peu nombreuses aujourd’hui. Pour Stéphane Mallard, « 99% des start-ups de l’IA ne font tout simplement pas d’IA ».

D’autre part, le terme « intelligence artificielle » se diffuse avec toute son ambiguïté.

Les thuriféraires de la « Singularité » imposent dans le débat public une vision mythifiée de l’intelligence artificielle comprise comme « une entité qui serait intelligente et construite artificiellement par la main de l’homme ». Bien plus, ils anticipent un point de rupture prochain (2045 selon les « calculs » de Ray Kurzweil) où l’intelligence des machines dépassera celle des humains.

Or, comme le démontre Jean-Gabriel Ganascia, Directeur de l’équipe ACASA (Agents Cognitifs et Apprentissage Symbolique Automatique) au laboratoire d’informatique de Paris 6 (Sorbonne), la théorie de la « Singularité » ne dispose aujourd’hui d’aucun fondement scientifique sérieux. « Mythe » entretenu notamment par les GAFA (R. Kurzweil travaille par exemple pour Google), si ce discours a tant de succès, c’est qu’il est relayé par des figures qui n’ont rien de « gourous farfelus » comme Bill Gates ou Stephen Hawking.

Pourtant, à y regarder de plus près, la théorie de la « Singularité » est construite sur des fondations moins solides qu’il pourrait paraître.

Pour faire simple (en espérant ne pas faire simpliste), la thèse des tenants de la « Singularité » repose sur la loi de Moore, énoncée par le chercheur du même nom, qui postule en 1964 que le nombre de transistors par circuit de même taille allait doubler, à prix constants, tous les ans (Il rectifia par la suite en portant à dix-huit mois le rythme de doublement). S’appuyant sur cette loi, d’aucun pense pouvoir conclure à un dépassement prochain des humains par les machines devenues plus intelligentes. En mettant en avant les formidables progrès de « l’apprentissage machine » qui nous dépasse sur la reconnaissance d’image ou encore sur le jeu de Go, il serait possible d’avancer (lien de cause à effet) que les machines dépasseront bientôt les humains sur tout.

A cette thèse, 2 objections majeures :

Première objection : la loi de Moore est, à date, de plus en plus questionnée dans la mesure où les technologies du silicium vont arriver à leur limite physique. L’intégration de composants en dessous de la taille de la molécule de l’atome n’est pas possible.

Deuxième objection, sans doute encore plus fondamentale : quand bien même, la loi de Moore continuerait à se vérifier dans le temps, l’intelligence n’est pas simplement une fréquence de calcul supervisée, c’est bien autre chose, dire le contraire serait s’adonner à un réductionnisme (ontologique) éhonté. Comme le rappelle, Jean-Gabriel Ganascia, les machines peuvent faire des choses beaucoup plus performantes que nous sur des tâches spécifiques, mais il y a des points de bascule clés – c’est la « rupture épistémologique » pour Gaston Bachelard et le « changement de paradigme » pour Thomas Kuhn – où des notions nouvelles renversent totalement les conceptions qu’on avait auparavant : Galilée, Copernic, ou Einstein ont été par exemple les artisans de ces grandes transformations. Or on ne sait pas comment une machine peut arriver à établir ces grandes révolutions. Pour le dire rapidement, les tenants de la « Singularité » entretiennent une confusion entre « différence de degrés » et « différence de nature ». Si AlphaGo, l’IA de google DeepMind, bat le champion du monde de Go en mars 2016 (comme DeepBlue, IA d’IBM, battait le champion d’échecs Gary Kasparov en 1996), ce n’est pas par ce que la machine est plus intelligente que l’homme mais parce qu’’elle est plus « nombreuse » que son adversaire.

Ainsi, le propos n’est pas ici de nier les formidables progrès du « deep learning » et des technologies de l’intelligence artificielle en général mais bien de tordre le cou à la « Singularité », ravalé au simple rang de « mythe » en l’état actuel de la recherche scientifique.

 

Eviter les « chausse-trappes » et sortir de « l’impasse »

Pour s’extirper du « storytelling » ambiant sur l’intelligence artificielle et ainsi éviter les voies sans issue qu’il indique, il faut sans doute rappeler l’ambition de l’intelligence artificielle telle que décrite par Minsky et Mac Carthy : l’intelligence artificielle a pour objet d’étudier et de comprendre nos facultés cognitives (mémoire, perception, déduction…) avec les moyens de l’artificiel, en les simulant par ordinateur.

Et justement, s’il serait prétentieux et assez déplacé de résumer en quelques phrases l’Etat de l’Art de l’Intelligence Artificielle et de son apport aux sciences cognitives, force est de constater, et les plus éminents chercheurs le reconnaissent, que si l’intelligence artificielle nous dit déjà des choses substantielles de l’intelligence humaine tant les ordinateurs sont aujourd’hui puissants, la carte n’est pas le territoire et les « points aveugles » sont encore légion. Nous avons réduit une partie de l’intelligence humaine à du code, mais cela ne revient pas à réduire l’homme à du code à moins de le réduire lui-même à cette intelligence très spécifique. Comme l’écrit Jean-Gabriel Ganascia : « Rien dans l’état actuel des techniques de l’Intelligence Artificielle n’autorise à affirmer que les ordinateurs seront en mesure de se perfectionner indéfiniment sans le secours de l’Homme, jusqu’à s’emballer, nous dépasser et acquérir leur autonomie »

Ainsi, en aucun cas, il n’est question de créer une intelligence artificielle autonome capable in fine de dépouiller l’homme de son pouvoir de décision. La « littérature » autour de la « Singularité », autour d’une forme d’immortalité atteignable en téléchargeant nos esprits sur les ordinateurs, autour d’une « prochaine » cybersociété où l’humanité serait marginalisée, si elle peut être stimulante ou divertissante, ne dispose d’aucun fondement scientifique solide.

Si l’Etat de l’Art de la discipline a permis de formidables avancées ayant bien sûr des impacts business tout à fait significatifs, il est essentiel de débarrasser l’intelligence artificielle et ses déclinaisons opérationnelles d’une vision mythifiée relevant aujourd’hui de la pure science-fiction. Le « récit » (mythos) dominant sur l’intelligence artificielle doit être déconstruit car il brouille les enjeux et obscurcit les vraies questions qu’il paraît légitime de poser : à commencer, comme pour toute avancée scientifique, par l’utilisation potentiellement non éthique de ces capacités telles qu’elles sont déjà disponibles aujourd’hui.

 

 

Si quand vous entendez « Intelligence artificielle », vous pensez immédiatement « téléchargement de votre conscience sur le réseau » en vous débarrassant de votre enveloppe corporelle pour atteindre « l’immortalité » comme la mélodie survivant dans les airs après la destruction de la lyre, vous cédez aux sirènes de la « Singularité » et ratez peut-être l’essentiel de ce qu’est aujourd’hui l’Intelligence Artificielle et ses enjeux sous-jacents.

 

Il y a bien sûr encore beaucoup à dire de la compréhension à date de nos facultés cognitives grâce à l’informatique ; l’objectif de ces quelques lignes était de démêler les fils du « discours » sur l’Intelligence Artificielle, aujourd’hui saturé par une vision mythifiée qui nous empêche d’appréhender les progrès mais aussi les silences encore très nombreux de la discipline sur un sujet aussi vertigineusement complexe que l’intelligence humaine.

 

Bibliographie et références

  • Le Mythe de la Singularité. Faut-il craindre l’intelligence artificielle ? Jean-Gabriel Ganascia, Seuil, 2017
  • L’intelligence artificielle – Jean-Gabriel Ganascia – Le Cavalier bleu – Collection Idées reçues. Sciences & techniques, n° 138, 2007
  • Regard sur « Le mythe de la Singularité. Faut-il craindre l’intelligence artificielle ? » – Marie-Odile Cordier, https://interstices.info, 7 juin 2017
  • « À Futur en Seine, Jean-Gabriel Ganascia dézingue la Singularité » – Anabelle Laurent, https://usbeketrica.com, 9 juin 2017
  • « Stéphane Mallard, Blu Age : “99% des startups de l’IA ne font pas d’IA » – Diana Filippova – Blog « Kiss my frogs » – https://www.kissmyfrogs.com/stephane-mallard-blu-age/

« Sommes-nous réductibles à de la donnée, 27 février 2018, Mais où va le Web ? Panser le numérique – http://maisouvaleweb.fr/sommes-nous-reductibles-a-de-la-donnee/

Alban Praquin

Alban Praquin

Lecture de 10 min

2

commentaires

  1. Selon Francis Cousin enfin Marx, ce que nous vivons est un passage obligatoire pour atteindre la mort du capitalisme. Cela se fera dans la douleur car le capitalisme na pas encore livré le pire, le transhumanisme cybernétique robotique. Donc nous devons vivre en notre âme et conscience mais sans livré de véritable combat sauf celui dinformation car ce qui arrive est obligatoire pour que le capitalisme amorce son auto-destruction. Il le dit très bien « ou on détruit tout, ou on change rien » Ce faisant et vivant dans une société capitaliste, quil gagne sa vie est juste normal, quil arrive à le faire en aidant les esprits déboussolés par cette société quil dénonce à travers Marx, tant mieux pour lui.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Votre nom *
Email *
Commentaire*


CAPTCHA Image
Reload Image

TÉLÉCHARGEZ NOTRE LIVRE BLANC SUR L'ENTREPRISE ÉTENDUE !

DÉCOUVREZ CE CONCEPT ET INNOVEZ SANS LIMITE !

Quel futur attend les freelances et les entreprises ? Comment les entreprises peuvent-elles constituer leurs réseaux de freelances et créer à leur tour un collectif hybride d’experts salariés et indépendants ? Comment créer une entreprise étendue, casser la logique des silos ?

EN SAVOIR PLUS

INSCRIVEZ-VOUS
À LA NEWSLETTER